Julie Tamiko Manning répond à 4 questions au sujet de la Résidence d’écriture théâtrale de Gros-Morne

de Harris Frost

L’édition 2019 de la Résidence d’écriture théâtrale de Gros-Morne à Terre-Neuve, présentée sous la direction du PWM et du Centre des auteurs dramatiques (CEAD), a tiré à sa fin le mois dernier. La dramaturge et comédienne montréalaise Julie Tamiko Manning comptait parmi les sept artistes qui y ont participé cette année.

PWM : Peux-tu nous décrire la structure de ces dix jours ?

Julie Tamiko : Pendant ces dix jours, la majorité du temps nous appartenait et nous pouvions travailler sur ce qu’il nous plaisait. Puis, le soir, nous avions des réunions de groupe d’une heure avec les autres artistes. Ces réunions nous donnaient l’occasion soit de lire un petit extrait de ce sur quoi nous travaillions, soit de parler de notre processus.

PWM : Était-il bizarre de se retrouver parmi tant d’autres dramaturges alors que tu travaillais seule ?

Julie Tamiko :  Eh bien, même si nous n’étions pas au même endroit toute la journée, je pense que le fait que nous étions tous là pour faire la même chose contribuait à créer un sentiment d’appartenance. L’un demandait « Comment ça va, aujourd’hui, l’écriture ? » et l’autre répondait « C’est terrible ! » ou alors « Aujourd’hui, ça va beaucoup mieux ! » et on comprenait ce que cela signifiait puisqu’on venait probablement de vivre exactement la même expérience la journée précédente.

PWM : Peux-tu nous en dire plus au sujet de ta pièce, Mizushōbai?

Julie Tamiko : Il s’agit de la première pièce commandée par le Théâtre Tableau D’Hôte pour sa nouvelle série annuelle, Plus qu’une note de bas de page, qui porte sur différents personnages canadiens qui ont été en quelque sorte oubliés, qui sont moins représentés dans l’histoire écrite que d’autres personnages historiques.

La pièce s’intitule Mizushōbai, ce qui signifie littéralement « le commerce de l’eau » en japonais, il s’agit d’un euphémisme qui signifie « divertissement nocturne », autrement dit, l’industrie du sexe. Il s’agit de la vie d’une jeune femme, Kiyoko Tanaka Goto, qui immigre du Japon au Canada en 1916 en tant que victime d’un mariage arrangé par photographie, qui fait des années de travail manuel, qui économise son argent pour éventuellement ouvrir un restaurant avec trois autres femmes où elles pouvaient fabriquer et vendre de l’alcool. Plus tard, elle achète un hôtel et le transforme en maison de prostitution. En 1942, elle est internée avec d’autres Japonais-canadiens. Après l’internement, si je me souviens bien, elle fait semblant d’être chinoise pour pouvoir retourner en Colombie-Britannique, car les Japonais n’ont pas été autorisés à y retourner avant 1949. Elle a ouvert quelques casinos à Chinatown. Elle est décédée en 1982.

Quand j’ai commencé à écrire cette pièce sur elle, j’avais du mal à comprendre comment j’allais écrire une biographie sans que ce soit une biographie simple, je ne voulais pas m’arrêter à la transcription de l’entrevue orale à partir de laquelle je travaillais, alors j’ai commencé avec beaucoup de fragments de poèmes parce qu’il n’y a pas beaucoup d’informations sur cette femme. Et c’était une sorte de lutte pour trouver comment s’en tenir aux faits de sa vie ainsi tout en agrémentant l’histoire à l’aide de mes propres expériences. J’ai été surprise parce que je suis arrivée à la résidence avec dix ou quinze pages et j’en suis sortie avec une première ébauche quasiment complète sous le bras. Et je n’avais pas du tout réalisé à quel point j’avais produit pendant mon séjour à la résidence.

PWM : Pendant la résidence, as-tu remarqué des différences au niveau de ta méthode de création par rapport à ton processus habituel ?

Julie Tamiko : C’était tellement incroyable de pouvoir me consacrer à l’écriture à tous les jours. J’avais vraiment fait en sorte de dégager mon horaire pour pouvoir ne penser qu’à l’écriture. À vrai dire, je me suis surprise moi-même parce que je ne faisais qu’entre une et six heures d’écriture par jour, mais à la fin de la résidence, j’ai été surprise de constater le volume de ce que j’avais écrit. J’estime qu’il m’aurait fallu environ six mois pour faire ce que j’ai fait en dix jours dans le cadre de cette résidence.

Par contre, il va me falloir beaucoup de temps pour terminer mon ébauche, car je n’aurai pas autant de temps que j’avais pendant mon séjour à la résidence. Je vais devoir essayer de recréer ces conditions d’une manière ou d’une autre.

Julie se produira dans sa pièce The Tashme Project, co-créé avec Matt Miwa, à la Great Canadian Theatre Company à Ottawa dans le cadre du Festival des arts prismatiques en septembre 2019.

Photo: Royds Fuentes-Imbert, Emma Tibaldo, Robert Chafe, Paul Lefebvre, Julie Tamiko Manning, et Yolanda Bonnell